Retrouvez le FNJ sur les réseaux sociaux

Lectures d’été n°5. Mai 68, une sortie de l’Histoire ?, Paul-Marie Coûteaux

Lectures d’été n°5. Mai 68, une sortie de l’Histoire ?, Paul-Marie Coûteaux

logo

Par Donatien VERET, secrétaire départemental du FNJ – Val d’Oise

Dans cet article sur Mai 68, Paul-Marie Coûteaux – qui a rejoint le combat de Marine Le Pen – s’interroge sur la persistance de « l’esprit Mai 68 », compris ici comme le versant étudiant de Mai 68 (« il est interdit d’interdire »). Sa réflexion rejoint celle de Régis Debray ou Dany-Robert Dufour – pour ce dernier, Mai 68 a ouvert « un nouveau et formidable marché […] : celui de la libération des passions et des pulsions en vue de leur exploitation industrielle ». Il montre que sous l’impératif de la jouissance et de la liberté, se sont dissoutes les structures qui permettent à l’individu de s’insérer dans un ensemble qui le dépasse. La Nation, ridiculisée, a laissé place à l’empire du consommable ; toute morale, toute contrainte collective est devenue coercition insupportable pour un individu sommé de se débarrasser des « tutelles ».

« Encore écrire sur Mai 68 ? On hésite, tant de choses ayant déjà été dites […]. Mai 68 fut ce grand monôme annonçant la déliquescence des instruments politiques essentiels, l’État et la Nation, la souveraineté et la légitimité, et avec eux la singularité de la civilisation française. Tout n’est-il pas dit et redit, montré et confirmé ?

Si je reprends la plume sur le sujet, c’est qu’il me faut avouer une erreur : lorsque voici dix ans j’écrivais à mon tour un pamphlet contre l’esprit des mouvements de 68, j’avais cru pouvoir affirmer que la génération qu’ils avaient fait éclore ne manqueraient pas de s’effacer à brève échéance […]. En 1998, je croyais dur comme fer que cette [génération] finirait par lasser, se fanerait d’elle-même comme dans les premières années du XXIème siècle, laissant place à une nouvelle génération, la nôtre : non sans optimisme, j’annonçais que, si puissants soient-ils, les joyeux démons de la remise en cause, de l’« examen critique » et de la tabula rasa céderaient, que le poids de nos civilisations ferait quille et rétablirait les équilibres. Ils passeraient, les Giscard et les Kouchner, Lang et Rocard, Lévy et Glusckmann, les maîtres penseurs de la nouvelle gauche, de la nouvelle philosophie et de la nouvelle Europe…

Reprenant la théorie des « blocs historiques » qu’avait si clairement formulée Gramsci, je pensais que les hégémonies culturelles n’étaient que passagères, qu’elles coïncidaient avec le rythme des générations et, comme elles, se relayaient de trente ans en trente ans – un peu moins, en peu plus. Et certes, on pouvait assez aisément repérer ce rythme trentenaire dans le fil de notre histoire, depuis au moins deux siècles… […]
Comment expliquer que, trente-quatre ans après son avènement symbolique que fut l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, cette génération règne encore ? Si l’on date sa première émergence de l’année 68 (peut-être de février 68 lorsque Mme Duras fit paraître un petit ouvrage au titre emblématique, Détruire dit-elle), le rythme trentenaire aurait dû annoncer quelque spectaculaire renversement de tendance à l’orée du XXIème siècle ; or, on ne le voit guère.

Certes des signes, il y en eut. Le plus profond fut sans doute la remise en cause de ce qui fit le terreau de la génération moderniste et modernisante, la croyance en un progrès illimité. Car au fond de la génération libéralo-libertarienne, et peut-être de toutes les illusions du XXème siècle, était la foi, au sens religieux du terme, en une prodigieuse illimitation du progrès, pourvu qu’il s’affranchisse de la puissance humaine et finalement de la liberté – ce dernier mot étant compris comme le moyen et le droit donné à tout individu de faire ce qu’il veut de sa vie comme du monde, jusqu’à sortir de soi – et de préférence en sortant de soi ; c’est de cet existentialisme radieux qu’étaient issus les slogans du mouvement, les « sous les pavés la plage », les « tout est possible » et autres « il est interdit d’interdire ».

De cette envahissante doxa, la remise en cause s’annonçait très tôt, notamment aux Etats-Unis (par exemple avec Noam Chomsky…) mais aussi en France : ce fut l’oeuvre, et le courage, d’historiens ou philosophes tels Frédéric Rouvillois avec L’invention du progrès ou Pierre-André Taguieff avec L’effacement de l’avenir, d’oser discuter le dogme progressiste : ce dernier théorisa ce qu’il appela « la faillite du progrès et l’éclipse de l’avenir au fond de la mondialisation marchande et de la fragmentation ethniciste du monde ». […]

La France, toujours plus spectaculaire que les autres nations, marqua ce début de revirement par quelques signaux politiques : en 2002, ce que les journaux stigmatisèrent sous les traits d’un archaïsme populiste s’invita au second tour de l’élection présidentielle en battant, signe des temps, le candidat des « forces du progrès », Lionel Jospin […]. En 2003, puis en 2005, deux retentissants « non » français lancés dans le monde, d’abord à l’invasion de l’Irak, ensuite à la supranationalité européenne, signalèrent que l’indépendance des nations, partout décrétée obsolète pour cause de mondialisation, n’était pas tout à fait mort.

[…] Mais voilà, quarante années sont passées et le « bloc historique », consumériste, matérialiste, individualiste et libéralo-libertaire demeure ; la génération 68 règne encore. L’esprit soixante-huitard craque de toutes parts mais il occupe toujours toutes les places, accapare tous les postes du « pays légal », responsabilités économiques et médiatiques aussi bien que politiques. Après avoir tant stigmatisé « Mai 68 », le président de la République élu en 2007 appela au plus haut niveau de l’État quelques-uns de ses rejetons les plus emblématiques […]. Alors même que la France était suivie dans ses « non » de 2003 et 2005, voilà que d’une virevolte elle s’aligne sur Washington en tous sujets, et, en tous domaines, jette par-dessus le bord de ce qui s’appela longtemps l’exception française ; la Constitution européenne, bien que rejetée par référendum, revient dans l’indifférence par un « mini-traité » dopant derechef le vieux rêve de supranationalité européenne ; partout l’État et ce qu’on nomme par habitude « le pouvoir » et qui n’est plus qu’une agitation bien faite pour masquer son absence se heurtent à la légitimité de la « société civile », c’est-à-dire aux corporatismes et féodalités de tous ordres. La Vème République et l’État gaullien sont à terre et sous les pavés resurgit non certes la plage mais l’habituel enchêvetrement des intérêts particuliers et des puissances de fait, c’est-à-dire la jungle.

[…] Quarante ans après mai 68, nul spectaculaire cataclysme n’apparaît, et l’idée même que puisse survenir quelque brutal accident de l’histoire s’estompe, comme si le pays légal, pour ainsi dire prisonnier, était privé de sa respiration naturelle, de ses réflexes. Dans les fourgons de la génération soixante-huitarde s’étaient installées des puissances qui, après avoir trouvé intérêt à la disqualification des vieux cadres, prospèrent tout à l’aise à l’enseigne des « libertés » qu’on ne peut même plus contester. Ne rencontrant plus aucune opposition sinon marginale, elles règnent tout à loisir : puissances économiques et financières, féodalités médiatiques, partisanes ou régionales, corporations de tous ordres. Les trublions n’ont fait qu’ouvrir la voie à de terribles forces que plus rien ne contrarie, ni la contrainte démocratique et étatique, ni la contrainte religieuse, ni aucune contrainte morale de quelque ordre que ce soit. On avait durablement disqualifié la tempérance chrétienne, la discipline et la juste économie pour rien d’autre qu’installer non moins durablement l’impératif de consommation intensive ; on avait disqualifié les vieilles vertus pour le seul service de l’individualisme sacré […], comme on n’avait disqualifié les nations que pour mieux laisser prospérer sur leur cadavre un empire bientôt devenu unique, une mondialisation qui d’année en année se révéla n’être qu’une formidable américanisation du monde. »

Paul-Marie Coûteaux, « Mai 68, une sortie de l ‘Histoire ? », in Liquider Mai 68 ?

    API Twitter non configurée.