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Lectures d’été n°4. Le nouveau XXIème siècle, Jacques Sapir.

Lectures d’été n°4. Le nouveau XXIème siècle, Jacques Sapir.

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Par Donatien VERET, secrétaire départemental du FNJ – Val d’Oise

Dans cet ouvrage, sous-titré « Du siècle « américain » au retour des nations », Jacques Sapir mène une réflexion passionnante sur le monde qui vient et l’échec d’un « siècle américain » qui semblait se dessiner, avec la chute du Mur et le triomphe de la première Guerre du Golfe. Les États-Unis se posaient en « hyperpuissance », selon le mot d’Hubert Védrine : ils étaient en même temps producteurs des normes commerciales et juridiques qui s’imposent au monde, à travers les institutions internationales qu’ils ont construites ou inspirées, véhicules d’un modèle culturel à vocation universelle et possesseurs d’un outil militaire dominant. Leur assise financière et économique n’était concurrencée par aucun autre pays.

Cette domination s’est pourtant effritée : le modèle de liberté de mouvements pour les capitaux et les marchandises, promu par les États-Unis, crée des distorsions de concurrence, fabrique du moins-disant salarial et s’avère instable (en témoigne la récurrence des crises financières) ; de moins en moins de pays y souscrivent. Les Américains s’enlisent en Afghanistan et en Irak (où le mensonge a servi de prétexte à l’intervention), défraient la chronique avec Guantanamo et dévaluent le discours sur les « droits de l’homme ». La puissance dominante s’érode, et dans ce contexte se profile « un nouveau XXIème siècle, sans puissance régulatrice, marqué par un monde multipolaire et où la souveraineté nationale redevient un axe clé de la pensée politique ».

L’analyse de Sapir est d’autant plus substantielle et profonde qu’elle se situe à la croisée des disciplines, entre économie, droit, polémologie, politique, prospective et géostratégie. La souveraineté est la notion-clé du livre. Dans le domaine juridique, par exemple, cela se traduit par la conception d’un droit international qui soit un droit de coordination, c’est-à-dire un droit qui suppose l’exercice de la souveraineté politique : Sapir récuse l’idée d’un « droit mondial » dont les États ne seraient que les exécutants dociles, comme celle de l’« ingérence humanitaire » utilisée par les pays puissants. Il s’agit aussi, en creux, d’une critique de la mondialisation qui aboutirait à la « fin » des États, donc à la fin de la souveraineté (et à la fin de la démocratie, car sans souveraineté nationale, la souveraineté populaire disparaît).

Dans cette mondialisation qui reconfigure les rapports de force sans parvenir à l’équilibre, les Européens ne comprennent pas que le XXIème siècle sera le siècle « de la résurgence de la notion de nation comme élément fondamental de l’action collective et démocratique ». Ils continuent à rêver à un dépassement du national (à ce qu’Habermas appelle le « patriotisme constitutionnel », ce qu’on appelle communément le fédéralisme européen). Riche de perspectives inédites, ce monde en mutation se fera sans nous, si nous sommes incapables de renouveler nos élites et notre champ d’analyse, et de renouer avec notre modèle institutionnel de l’État-nation.

Par ailleurs, Sapir réhabilite la politique industrielle comme moyen de la puissance nationale et comme réaffirmation du politique sur le règne des marchés, dans un esprit gaullien (et en observant partout les États interventionnistes : en Russie, en Chine, au Brésil, en Argentine, au Canada, au Japon mais aussi aux États-Unis). À ce titre, le protectionnisme, décidé sur des bases écologiques, sanitaires et sociales, lui semble apte à équilibrer l’économie internationale : c’est le seul moyen efficace de lutter contre la concurrence déloyale, le seul moyen de rehausser les salaires.

Sorti en 2007, Le nouveau XXIème siècle est un classique dont les prévisions se vérifient. Moins connu que La démondialisation, il est peut-être plus complet et plus « politique ».

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