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Le grand malaise — enquête sur les classes moyennes

Le grand malaise — enquête sur les classes moyennes

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Par Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oise

Le 15 mai, la Fondation Jean Jaurès a fait paraître une étude sur les classes moyennes, intitulée « Le grand malaise », et co-rédigée par Camille Peugny, Alain Mergier et Jérôme Fourquet. Ces trois auteurs se penchent sur l’inquiétude des classes moyennes, notamment la peur du déclassement et la dégradation effective de leurs conditions de vie ; ils analysent la perte de confiance des Français dans la mobilité sociale autrefois permise par la République. L’ascenseur social est devenu, selon le titre éponyme du livre d’Alain Mergier, le « descenseur social » : la crise amplifie cette dynamique négative, dans sa réalité comme dans sa perception.

Jérôme Fourquet constate ainsi que le poids des classes moyennes véritables dans la population est passé de 28% à 20%, quand celui des classes moyennes inférieures gagne 4 points, de 24% à 28% ; le bloc des catégories modestes et classes moyennes inférieures gagne 10 points, à 67%. La difficulté à finir les fins de mois touche de plus en plus les classes moyennes inférieures, qui apparaissent comme « en voie de fragilisation accélérée ». Si cette dégradation perdure, elle se traduira « par le basculement vers la catégorie des personnes modestes de nouveaux membres des classes moyennes inférieures fragilisés par la crise ». Ce phénomène, peu visible en l’absence de mouvement social capable de s’en faire le réceptacle, justifie que l’on parle d’une France des oubliés.

Définissant les classes moyennes inférieures, Jérôme Fourquet parle d’une catégorie sociale « trop riche pour être aidée mais pas assez pour s’en sortir », selon la formule consacrée : « Ce sentiment de se situer juste au-dessus du filet protecteur du modèle social à la française et d’y contribuer fortement sans en percevoir de bénéfices suffisants génère un très puissant rejet de l’assistanat ». Tout en reprochant à l’État de trop cibler son intervention sur les plus défavorisés, cette classe moyenne inférieure sollicite de plus en plus les pouvoirs publics : la demande d’État passe de 47% à 63%. L’alourdissement de la fiscalité, dans la poursuite de la politique menée par Nicolas Sarkozy, est douloureusement ressentie, et plombe la capacité à épargner, y compris des catégories plus favorisées.

Jérôme Fourquet décrit « une société dont des pans entiers ont été fragilisés par la crise et sont de plus en plus rétifs à la pression fiscale ». Il conclut en estimant que « la frontière inférieure des classes moyennes apparaît de plus en plus poreuse et ne parvient plus à freiner ou à retenir le descenseur social qui entraîne avec lui des pans entiers des classes moyennes venant gonfler les rangs des catégories modestes et populaires ».

L’étude de Camille Peugny s’attache à décrire un sentiment tenace de déclassement. Il est notamment lié à la fin de la « moyennisation » subjective (qui conduisait les Français à se réclamer de la « classe moyenne », quelque soit leur appartenance sociale), la montée persistante du déclassement réel et la polarisation riches-pauvres de la structure sociale (un phénomène de dualisation analysée par Bernard Conte dans La tiers-mondialisation de la planète, et qui concerne à l’origine les pays les moins avancés). Le temps de cette « vaste constellation centrale » dont parlait Henri Mendras, et du « groupe central » que définissait Valéry Giscard d’Estaing, semble révolu.

Camille Peugny constate qu’en moins de trois ans, la part des Français se situant parmi les classes moyennes baisse de 6 points, qui basculent vers les catégories « modestes » ou « défavorisées ». La crise financière a révélé dans les consciences ce qui existait déjà dans la réalité, à savoir que les catégories modestes ne prennent plus leur part de l’enrichissement du pays : « Tout se passe comme si les politiques de rigueur menées depuis l’explosion de la crise financière à l’automne 2008 faisaient se déchirer le voile d’une moyennisation en trompe-l’œil pour ces quinze millions de salariés cantonnés dans des positions subalternes du marché du travail ».

La notion de classe moyenne éclate sous la pression de plusieurs phénomènes :

  • « l’émiettement du travail, de la précarisation du contrat de travail et des bas salaires » (2 millions de travailleurs pauvres, selon Denis Clerc, in La France des travailleurs pauvres)
  • « la dualisation de la structure sociale qui accompagne la mondialisation des échanges » (cf Anne-Catherine Wagner, Les classes sociales dans la mondialisation)

Le déclassement érode la société et la grignote par la bas ; il « gagne des groupes sociaux qui jusqu’à alors en étaient relativement protégés ». Le groupe des « perdants » de la mondialisation s’amplifie : « ces perdants de la mondialisation deviennent alors des salariés « trop payés », « trop protégés », en un mot, des « coûts » que l’on souhaite diminuer afin de faire face à la concurrence des pays « moins chers ». C’est le cas, notamment, des ouvriers de l’industrie, mis en concurrence avec les travailleurs du monde ».

À l’inverse, pendant que 8 millions de personnes sont frappées par la pauvreté, les « gagnants » de la mondialisation gagnent de plus en plus : 10% des Français les plus fortunés possèdent la moitié de la richesse nationale. Pour Camille Peugny, « les politiques de rigueur menées sans discontinuer depuis l’automne 2008 ont abouti à une concentration croissante de la richesse » (dans cette perspective, comment ne pas voir l’« austérité » comme la ruse d’un modèle en faillite, qui achève de laminer les catégories les plus fragiles et de fragiliser les autres?). Le sociologue constate que les plus aisés cherchent à éviter l’effort de solidarité nationale via l’impôt : il parle de « défection des favorisés », en écho à la « sécession des élites » observée par l’Américain Christopher Lasch. La conjugaison d’une lame de fond des inégalités et d’une réticence à l’impôt parmi les classes favorisées conduit à une situation explosive. Camille Peugny conclut son argumentaire par un signal à François Hollande : « Si la gauche au gouvernement n’entreprend pas de s’attaquer aux racines du processus de dualisation de la société française et si les actes qu’elle pose veillent davantage à ne pas froisser les vainqueurs plutôt qu’à améliorer le sort des vaincus, alors elle creuse le sillon de ses futurs échecs électoraux ».

La dernière partie de l’étude est signée Alain Mergier, sociologue et sémiologue. Il analyse le discours social des catégories concernées par le déclassement : le déclassement apparaît imbriqué dans un ensemble de critiques plus générales. Il distingue trois facteurs négatifs qui forment autant de tendances lourdes pour les catégories fragilisées par la crise :

  • la dégradation économique (« la précarisation de l’emploi, la difficulté à boucler les fins de mois, la baisse du pouvoir d’achat, l’augmentation des coûts des dépenses contraintes ») ;
  • la dégradation de la socialité et de la sécurité (pression migratoire notamment)
  • l’abandon de l’État (« dégradation de l’école, des services publics, de ce qui était encore l’ANPE », « des effets que produit une distribution des aides sociales jugée injuste »)

On retrouve ici la notion de « triple insécurité » : insécurité économique, insécurité physique, insécurité culturelle, un ensemble que le Front national a su appréhender, et qui fait sa force.

Alain Mergier explique l’impact de la crise de 2008, qui a ouvert une nouvelle époque politique : la faillite de Lehman Brothers a révélé aux Français l’existence d’institutions financières occultes exerçant un pouvoir mondialisé, qui n’est pas atteint par la faillite de l’une d’entre elles. Ils découvrent que « la mondialisation financière est devenue transnationale. Elle se joue de la souveraineté des Etats. Elle ne connaît aucune frontière, n’est sensible à aucune éthique démocratique et, in fine, elle échappe à tout contrôle politique. La question lancinante depuis le début de la crise est celle de la souveraineté des Etats. »

Plutôt que la politique menée par l’État, c’est l’État lui-même qui est mis en branle, dominé par le pouvoir financier mondial (et ses auxiliaires : agences de notation, grandes banques, marchés). La régression sociale qui « atteint pratiquement l’ensemble des milieux sociaux et se traduit par l’accentuation du morcellement de la société » est de plus en plus perçue comme une ingérence de la finance sans frontière dans la vie de l’État. La lutte contre la finance et les inégalités sociales est profondément imbriquée dans le retour de la souveraineté nationale ; souveraineté nationale qui permet aussi la régulation des flux migratoires.

Pour Alain Mergier, « la question n’est plus de savoir ce qui va advenir de l’Etat mais si l’Etat a encore voix au chapitre dans un contexte où la finance impose chaque jour la démonstration de son pouvoir sur le politique. La question est de savoir si, dans cette dégradation généralisée, ce n’est pas l’Etat-nation lui-même qui n’est pas emporté et si ce n’est pas la Nation qui vacille. Ce n’est plus à l’Etat-nation que l’on se réfère pour donner un sens, fût-il négatif, à la dégradation de la situation, c’est à la mondialisation ». Dans ce contexte, la mondialisation renforce la « montée des intertitudes », selon la formule frappante de Robert Castel : elle ébranle et dissout les repères, elle généralise l’insécurité.

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