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Compte-rendu de la réunion au Forum, animée par Leif Blanc

Compte-rendu de la réunion au Forum, animée par Leif Blanc

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Par Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oisee

Ancien journaliste, Leif Blanc est le conseiller de Marine Le Pen sur les questions d’agriculture, de pêche et de ruralité. Il intervenait mercredi sur son thème de prédilection : « quel avenir pour l’agriculture française ? ». Il a tenu à rappeler l’utilité des politiques agricoles au XXIème siècle, et le poids social et économique considérable de l’agriculture. La France est encore un pays très rural : la crise de l’agriculture conduit à la désertification démographique et à l’assèchement économique des territoires concernés. Les statistiques ne trompent pas : le secteur subit 1000 à 1500 faillites par an, et environ 800 suicides.

Leif Blanc a décrit la situation du monde agricole aujourd’hui, et notamment le choix néfaste d’une monoculture intensive noyautée par les industriels : les agriculteurs dépendent d’entreprises en situation de monopole pour la livraison de leur matériel (tracteurs, semences, intrants, etc.). Cette monoproduction très spécialisée, qui est notamment le fait des États-Unis, du Brésil et de l’Europe, conduit à l’érosion des sols, à l’intensification du déversement d’engrais et de pesticides chaque année, et enferme les paysans dans une dépendance vis-à-vis des fluctuations mondiales des marchés.

Si ce modèle a pu fonctionner pour nourrir à bas prix les populations européennes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il conduit aujourd’hui à la surproduction, à une crise des débouchés (largement liée à la spéculation), et à des cours des matières premières agricoles trop bas pour la survie des petites structures. Progressivement, les acteurs moyens en courtage et en transformation (agro-industrie) sont devenus des géants extrêmement concentrés, comme dans d’autres secteurs de l’économie : la restructuration sauvage du secteur du lait français en est un des nombreux exemples. La bataille fait rage pour la mainmise sur les ressources mondiales.

Leif Blanc a notamment dénoncé les trusts de Cargill (dénoncé par Jean Ziegler comme un des acteurs de la crise alimentation mondiale en raison de ses spéculations (1)) ou de Monsanto (qui dispose d’une domination sur les semences et les produits phytosanitaires, et dont les pratiques abjectes écrasent les exploitants). Dans cette situation, l’agriculteur dépend d’un faible nombre de fournisseurs, qui peuvent le réifier, « l’esclavagiser » : sa liberté est réduite à néant. À cela s’ajoutent une accumulation pernicieuse de dettes et la faillite d’un système européen de « convergence » à bout de souffle.

Pour Leif Blanc, ce modèle n’est pas soutenable sur le long terme pour plusieurs raisons, qui sont liées à la santé publique (augmentation des cas de diabète, d’obésité, des maladies professionnelles, baisse de la qualité nutritive des produits) comme à l’économie (destruction de l’emploi au nom d’une pseudo-rationalité), à l’écologie (biodiversité menacée, sols appauvris) et à la gastronomie (produits de goût médiocre).

Si en France les coopératives restent une protection face à la voracité des grands groupes, le grand marché transatlantique relancé par Barack Obama, Joschka Fischer et Karel de Gucht risque de détruire une agriculture déjà fragile : l’objectif de ce projet mortifère est notamment d’abaisser les barrières douannières et les quotas encore opérationnels sur certains pans de l’agriculture, et surtout de broyer les protections non tarifaires (normes écologiques, sanitaires, normes en matière d’abattage, d’alimentation du bétail) en les lissant sur le modèle américain (ce qui ouvre l’introduction d’OGM, de bœufs lavés à l’acide lactique, etc.). Les Appelations d’origine contrôlée (AOC), qui fonctionnent selon des dispositifs précis et imposent une sorte d’assignation territoriale, seront menacées par la vision américaine, qui les considère comme des marques (un « Bordeaux » peut ainsi être produit en Californie s’il s’inspire du vin en question).

Pour Leif Blanc, c’est « l’heure de la bascule ». Ce grand marché transatlantique, dont le groupe de travail est composé de lobbyistes et de technocrates (ce qui en fait un traité international PRIVATISÉ), consacrera la grande distribution américaine adossée à une force de frappe agroalimentaire colossale. En schématisant, Leif Blanc considère que la chaîne alimentaire se découpera comme suit : au départ, Monsanto (70% des semences OGM dans le monde), puis les agriculteurs-esclaves ou les chefs d’entreprise à la tête d’une exploitation agricole colossale, enfin, en bout de course, Cargill ou autres (Groupe Louis Dreyfus) feront pression sur les prix. Le grand marché transatlantique achèvera de détricoter notre souveraineté alimentaire (déjà bien entamée par notre dépendance au soja) et de détruire les particularismes locaux : la question est donc non seulement économique, sociale, sanitaire, mais aussi culturelle. Et cela dans l’indifférence générale de l’UMPS, de Benoît Hamon et de Stéphane Le Foll, qui « découvraient » stupéfaits le trading en viande à l’occasion de l’affaire des lasagnes à la viande de cheval… Notre assiette sera définitivement entre les mains des multinationales.

Face à ce système, quel choix alternatif ? Leif Blanc a défini une politique agricole qui aille dans le sens de la souveraineté alimentaire, qui défende les consommateurs et les agriculteurs, mais aussi les PME de l’agroindustrie menacées par la concentration. Il a évoqué le combat de nombreux agriculteurs pour lutter face à la montée des prix de l’essence, des intrants et des semences, ou face à la montée de la pollution et des maladies professionnelles.

Selon lui, il ne s’agit pas d’opposer dogmatiquement le biologique au conventionnel, ou le local au national : le problème, c’est que l’« on fait tout pour ne pas faire local ». Il faut associer différentes voies : le bio, les AOC, les petites structures, les produits traditionnels, le remplacement des grandes cultures de maïs (très coûteuses en eau) par la culture de la luzerne, pratiquer la diversification via la polyculture et l’élevage qui permettent une meilleure assurance en cas de crise d’un secteur. Il estime d’ailleurs que les grandes cultures (de blé ou de colza), compte-tenu de leur impact sur les terres (stérilisation progressive, humus morts, vers de terre morts (2)), ne sont pas forcément rentables à long terme, et qu’il existe des techniques simples et peu chères pour préserver durablement les sols (la redécouverte de certaines plantes notamment).

La rénovation de l’agriculture passe également par des circuits de production réduits, qui permettent de faire l’économie d’intermédiaires souvent voraces (par exemple, les actionnaires). Le partage de la valeur ajoutée sera plus équilibré, plus respectueux du travail fourni par chacun, et les produits permettront une traçabilité parfaite, en plus d’une qualité bien supérieure. L’enseignement à l’école des vertus de l’alimentation de saison est bien sûr une piste. Au niveau national, nous devons ériger des protections fortes pour valoriser le travail agricole, offrir une vraie sécurité de l’emploi et des revenus (broyés par le libre-échange total), et permettre ainsi d’envisager sereinement d’autres modes de fonctionnement. C’est le sens de l’État-stratège, qui doit réguler et aiguiller intelligemment, à rebours d’une Union européenne qui dérégule pour le grand commerce, et produit de la norme intempestive et limitante pour les petits. Le protectionnisme est l’une des solutions pour équilibrer le déficit de la balance commerciale dans le domaine et pour casser la concurrence déloyale de l’Espagne, du Maroc ou de l’Allemagne (pas de SMIC agricole).

En présence des journalistes de France 3 venus réaliser un reportage, Leif Blanc a conclu son intervention sur les risques d’un Lehman Brothers de l’agriculture, qui mettrait en danger de mort de nombreuses populations. Il refermait sur une note grave une intervention de grande qualité. Le FNJ espère de tout coeur le revoir pour aborder d’autres questions liées à ces sujets : notamment les perspectives du localisme et de l’agriculture en milieu urbain (on pense aux travaux de Pierre Rabhi et aux AMAP), ou l’avenir de la pêche française, artisanale et conventionnelle.

(1) Rappelons qu’un milliard d’hommes souffrent de malnutrition pour des raisons économiques (et non en raison d’une production alimentaire insuffisante).

(2) Un problème longuement abordé par l’agronome Claude Bourguignon.

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