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Compte-rendu de la formation au Forum, animée par Thibault de la Tocnaye

Compte-rendu de la formation au Forum, animée par Thibault de la Tocnaye

latocnaye

Par Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oise

Le mercredi 17 avril, le FNJ a eu le privilège d’accueillir Thibault de la Tocnaye, ingénieur centralien, dirigeant d’entreprise, conseiller régional de Provence-Alpes-Côte-d’Azur et candidat à la mairie de Cavaillon dans le Vaucluse. Il intervenait sur un thème phare du programme de Marine Le Pen et l’un des enjeux de la dernière présidentielle : la réindustrialisation, cœur de la relance économique de la France.

La question de l’industrie française est devenue en quelques années un thème-clé de la politique nationale, à travers ses différentes déclinaisons : par exemple l’achat de produits français et la préservation de notre savoir-faire. Développé dans le rapport « Survol de la France » (1972) d’Herman Kahn, membre du Hudson Institute (1), le mythe de la société postindustrielle semble avoir vécu.

En France, la baisse de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée totale a servi d’alarme : passée de 18% en 2000 à environ 12,5% en 2011 (pour une France désormais 15ème des 17 pays de la zone euro), elle témoigne de la profonde désaffection industrielle qui frappe notre pays. Selon le rapport « La désindustrialisation en France », publiée par la Direction générale du Trésor et de la politique économique, 63% des destructions d’emplois industriels ont été le fait de la concurrence internationale. Les délocalisations, les fermetures d’usine et le laminage des entreprises sont les signes de ce déclin. La déshérence des territoires, l’installation durable du chômage, la déflation salariale et la perte de substance intellectuelle et productive en sont les tendances lourdes. Pierre Manent est même allé jusqu’à parler d’« éviscération industrielle » dans un numéro de la revue Commentaire.

De façon liminaire, Thibault de la Tocnaye a tenu à rappeler que l’économie n’était pas une science exacte et qu’elle n’était pas réductible à elle-même : la médiatisation d’économistes souvent partisans ne doit pas nous effrayer. Parmi les « prix Nobel », il distingue Maurice Allais, notamment à la fin de sa vie où il questionne le libre-échange généralisé, et avec plus de réserve Joseph Stiglitz, critique du FMI et de la Banque mondiale. Il a dénoncé les chiffres contestables du chômage, compartimentés en catégories qui réduisent la visibilité du nombre réel de chômeurs. Devant une assemblée de jeunes, il a rappelé les difficultés vécues par la jeunesse, de plus en plus pénalisée dans l’accès à l’emploi.

Thibault de la Tocnaye a défini les avantages d’une industrie forte. L’industrie exerce un puissant effet d’entraînement sur toute l’activité économique : Louis Gallois précise qu’un emploi industriel crée de 3 à 4 emplois hors industrie, par exemple dans les services aux entreprises ou dans le commerce local. Les emplois industriels offrent des rémunérations substantielles liées à de meilleurs niveaux de qualification, alors que l’économie tertiaire devient aussi de plus en plus précaire du fait de postes moins qualifiés (et souvent de temps partiel contraint). Enfin, seule une industrie forte peut permettre un pays indépendant (moins soumis aux influctations des devises ou des matières premières, par exemple de l’acier), un meilleur équilibre des comptes de la nation et la baisse significative du chômage.

Plusieurs dispositions doivent être prises en urgence pour opérer le réveil de l’industrie française. La France doit se doter d’un État stratège avec une politique industrielle ambitieuse, au soutien des PME/PMI qui fertilisent le terreau de l’emploi (les économies d’échelle des multinationales ayant atteint leur maximum, la majorité des créations d’emplois sont le fait des petites et moyennes entreprises). Si la France garde une place de choix dans de nombreux domaines où règnent ses champions nationaux (notamment dans la filière nucléaire, l’agroalimentaire, l’aéronautique, l’équipement militaire, la pharmacie, les télécommunications, le fret ferroviaire…), elle ne dispose pas de la même densité de PME/PMI que des pays comme l’Italie ou l’Allemagne (même si ces deux modèles ont aussi leurs carences) : la mise en place d’une fiscalité progressive, l’ouverture des marchés publics aux PME/PMI, l’instauration d’une loi « achetons français » et la création d’un guichet unique sont des mesures efficaces et faciles à mettre en œuvre pour corriger ce défaut.

Pour lutter contre la sous-capitalisation des entreprises françaises (taux d’autofinancement bas, crise de liquidités bancaires), le Front national propose la mise en place d’un fonds abondé par les 40 ou 50 plus grosses capitalisations boursières (par exemple, sur 12 milliards d’euros, soit 15% de leurs bénéfices) à destination des PME/PMI, notamment dans leur propre filière. L’État doit également exiger, via la Caisse des dépôts et consignations, un minimum de 15% d’amorçage pour les fonds de capital-développement.
Enfin, pour lutter contre la mauvaise transmission des PME/PMI (notamment pour les patrons retraités), il faut abaisser les taux d’imposition sur les plus-value de cession et mettre en application des mécanismes pour que les salariés profitent des fruits de la vente de l’entreprise.

L’État doit définir un périmètre d’intervention stratégique dans lequel les filières industrielles sont sanctuarisées. Il doit enfin prendre conscience que l’Union européenne est, selon le propos du socialiste Guillaume Bachelay, « un continent libre-échangiste dans un monde protectionniste » (2) : les mesures que l’Etat peut envisager dans le domaine de la protection économique sont nombreuses, notamment le renforcement de normes techniques et sanitaires, des clauses de sauvegarde, des quotas d’importation, la mise en œuvre de taxes antidumping, l’exigence d’un niveau élevé de composants français ou européens dans les produits vendus sur notre territoire… Cette exigence de protection, souvent décrite par nos adversaires comme une « fermeture », se fonde au contraire sur la définition de filières en souffrance ou particulièrement stratégiques, et la modulation d’écluses douannières ciblées. Pendant la présidentielle, nous avions d’ailleurs popularisée l’idée d’un protectionnisme rémunérateur, puisqu’une taxe à 3% sur les importations permettrait à l’Etat de prendre en charge les cotisations sociales salariales et de libérer jusqu’à 200 euros immédiatement pour tous les travailleurs payés du SMIC jusqu’à 1,4 fois le SMIC (3). Ce protectionnisme rémunérateur est aussi un protectionnisme éducateur (4), puisqu’il peut permettre à terme la reconstitution de filières laminées par la concurrence déloyale.

Seules des mesures énergétiques permettront de reterritorialiser la production industrielle et de lutter réellement contre la concurrence déloyale de pays qui disposent de réservoirs inépuisables de main-d’oeuvre à bas coût et qui ne respectent pas de norme sociale, environnementale ou sécuritaire. Si le ministre Arnaud Montebourg a eu raison de placer le curseur sur le protectionnisme, il convient de rappeler que sa parole n’est suivie d’aucun effet, d’autant qu’il ne propose pas de réelle rupture avec l’Union européenne (la Cour de justice européenne ou le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdisant tout protectionnisme, et même toute préférence communautaire, au nom de la « concurrence libre et non faussée »).

Nous avons brièvement abordé la question des multinationales : le Front national prévoit notamment la création d’une brigade de contrôleurs fiscaux spécialement consacrée au contrôle des comptes des grands groupes afin de lutter contre l’optimisation fiscale et pour le rapatriement des capitaux des entreprises du CAC40. La niche Copé, qui exonère les grandes entreprises, sera supprimée.

Dans le domaine monétaire, Thibault de la Tocnaye a rappelé l’impérieuse nécessité de reprendre le contrôle de notre souveraineté. D’une part, l’euro souffre d’une surévaluation chronique qui plombe notre capacité d’exportation : un retour au franc permettrait l’ajustement de notre monnaie sur nos capacités productives.
D’autre part, la Banque de France doit renouer avec ses prérogatives de battre monnaie face à une BCE qui les lui a confisquées, et dont la lutte exclusive contre l’inflation (conception monétariste) et l’indépendance par rapport au politique (conception ordolibérale) menacent aujourd’hui la relance en Europe. Une Banque de France pleinement rétablie dans ses fonctions pourra créer 10 milliards d’euros (francs) spécialement destinés à un Fonds d’investissement et d’intervention stratégiques et au renforcement de fonds propres. L’État, au lieu d’être exclusivement le prêteur des banques, pourra se consacrer au crédit des PME/PMI.

Enfin, le Front national n’est pas hostile à de grands projets européens, mais les réussites industrielles dans ce domaine ont eu lieu en dehors de l’Union européenne : elles étaient le fruit de partenariats souples et multilatéraux (par exemple, Ariane, Airbus ou le CERN). Dans des domaines où les investissements sont lourds, comme l’aéronautique, l’aérospatial, l’environnement ou l’énergie, il n’est pas idiot de mutualiser les intelligences et les efforts au niveau européen.

Les questions de l’assistance ont ensuite porté sur la place des syndicats. Thibault de la Tocnaye a démontré que les syndicats n’étaient pas représentatifs des salariés (seulement 8% de travailleurs syndiqués, l’un des taux les plus faibles de l’OCDE), et qu’ils ne remplissaient pas leurs fonctions (par exemple, d’opposition au capitalisme financiarisé et à l’Europe de Bruxelles, de défense du protectionnisme, de critique de la politique migratoire). Il ne faut cependant pas tomber dans la dénonciation pure et simple de tout syndicalisme, à la manière de l’« esprit MEDEF » qui règne à l’UMP : au contraire, il faut encourager un renouveau du syndicalisme, avec une définition syndicale par branche, l’assouplissement des conditions de représentativité et la fin du monopole syndical. L’objectif doit être d’atteindre 30 à 40% de travailleurs syndiqués pour une puissance représentativité professionnelle : un Etat qui s’appuie sur des syndicats forts peut efficacement s’opposer au système financier.

Une autre question concernait la ruralité : quel rôle pour les campagnes dans la réindustrialisation, et inversement, que peut apporter l’industrie aux zones rurales ? Thibault de la Tocnaye a rappelé que l’industrie et les petites villes, voire les zones rurales, n’étaient pas incompatibles. La pression de la fiscalité immobilière dans les grandes villes et les petites couronnes des métropoles mondialisées a conduit à l’installation d’entreprises dans les milieux périurbains et ruraux. À titre d’exemple, Thibault de la Tocnaye prévoit de défendre un projet industriel dans la petite ville de Cavaillon ; tout un tissu de PME/PMI de technologie propre peut s’implanter dans les petites villes. Nous avons débordé du cadre strict de l’industrie pour rappeler qu’un plan social sauvage et sourd mettait à genoux toute l’agriculture française, et qu’un réveil de la ruralité passera par le retour de l’agriculture : une agriculture de proximité qui offre des avantages en termes d’hygiène, d’économie d’énergie, d’écologie, de qualité, de traçabilité et de sécurité. Cette agriculture de proximité a été démantelée par l’Union européenne, et dans le même temps notre indépendance et notre autosuffisance alimentaires, voire notre capacité à nourrir le monde.

(1) Un institut atlantiste.

(2) Guillaume Bachelay, « Protectionnisme, ouvrons le débat ! », in Marianne, 27 février 2009.

(3) Jacques Sapir souligne par ailleurs qu’« augmenter les salaires sans toucher au libre-échange est soit une hypocrisie, soit une stupidité » (« Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis », in Le Monde diplomatique, mars 2009). C’est tout le sens de notre protectionnisme, ce que Jean-Luc Mélenchon devrait méditer…

(4) Le terme est de Friedrich List.

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