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Critique du dernier numéro de « Manière de voir »

Critique du dernier numéro de « Manière de voir »

SWITZERLAND-EU-BORDERS-MIGRATION-SCHENGEN

Par Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oise

Tous les deux mois, « Manière de voir » compile différents articles publiés dans Le Monde diplomatique, pour constituer autant de variations sur un thème général. Le numéro 128 est intitulé « Faut-il abolir les frontières ? » : la réflexion porte sur les frontières économiques, culturelles, politiques, leur persistance et leur ambiguité. Malgré la rhétorique du « décloisonnement » et de la « dérégulation », les frontières n’ont pas disparu : dans « un monde de différences proliférantes » (Stuart Hall), les frontières, elles aussi, ont proliféré.

Dès l’introduction, les auteurs soulignent la « convergence entre banquiers d’investissement et militants progressistes » sur la nécessité d’abolir les frontières. Ils rappellent à notre mémoire l’épisode suivant : la colère des patrons britanniques à l’annonce d’une diminution des flux migratoires par le gouvernement conservateur, dont ils sont habituellement les alliés… Si le bimensuel y voit une preuve de l’ambivalence de la frontière, à la fois protectrice et menaçante, on comprend mal quel intérêt anime les défenseurs de telles propositions : en effet, les frontières de l’Europe occidentale ne souffrent pas de contestation, elles sont facteurs de stabilité. Le fameux « droit à circuler » des populations permettrait dans les faits l’explosion des flux migratoires et des tensions identitaires : les tenants de cette liberté sans contenu se gardent bien d’aborder ses effets sur l’environnement proche et la familiarité culturelle des sociétés constituées. Le « droit à circuler » est un de ces droits de l’homme abstrait dont Karl Marx disait qu’ils sont ceux « de l’homme séparé de l’homme et de la communauté ». On peut regretter que le bimensuel (pourtant marxiste) ne mène guère cette analyse.

Cet opuscule contient toutefois des articles intéressants sur les conflits de frontière à travers le monde : les tensions sino-japonaises sur la délimitation de leur espace maritime respectif, le conflit entre le Pérou et l’Équateur, qui ne se terminera qu’en 1998, ou bien encore le dépeçage de la Yougoslavie. Le conflit yougoslave fut marqué par un réaménagement des identités et l’irruption de frontières enfouies, officialisées par la guerre – nous retrouvons la définition classique de la frontière, « ligne de front ». Signalons aussi un article complet d’Alain Gresh sur le projet de remodelage du Moyen-Orient – le « Grand Moyent-Orient » initié par George W. Bush et continué sous Barack Obama.

L’article majeur du bimensuel, consacré au protectionnisme, est signé Frédéric Lordon (1). L’économiste fustige les « alternances sans alternatives » du système UMP/PS (2), critique les défenseurs acharnés de la mondialisation (Pascal Lamy, Zaki Laïdi, Elie Cohen, soutiens d’Hollande…) et le dogme de l’adaptabilité. Il revient aussi sur le vocabulaire utilisé par les ennemis du protectionnisme : ces derniers n’ont cessé de parler de repli national, d’autarcie, de barbelés, de miradors, de la Corée du Nord… Y compris chez Arnaud Montebourg ou parmi les altermondialistes d’Attac, qui voient dans le protectionnisme la main de « politiques brunes » (sic), et mettent en garde à longueur d’articles contre la montée des antagonismes, prélude à la guerre… Leur attitude révèle les convergences conceptuelles entre altermondialistes et ultralibéraux : une même volonté d’amuir le politique, la peur de définir des valeurs communes, et la réduction de ce que Weber appelait le « polythéisme des valeurs » à un conflit d’échelle planétaire. Dans cet article, Lordon est d’ailleurs sévère vis-à-vis des altermondialistes, qui n’accordent pas assez d’importance au fait national : « En appeler à la solidarité de classe franco-chinoise procède d’un universalisme abstrait ignorant des données structurelles concrètes et de leur pouvoir de configurer des conflits objectifs ».

Lordon poursuit par la description de ce système d’économie mondiale :« la concurrence non faussée entre économies à standards salariaux abyssalement différents ; la menace permanente de délocalisation ; la contrainte actionnariale exigeant des rentabilités financières sans limites », la combinaison de ses trois facteurs opérant une « compression constante des revenus salariaux ». Nous pouvons ajouter la déflation salariale permise par l’immigration, comme l’a très justement noté Maxime Tandonnet (3). Lordon évoque pêle-mêle « la dépossession des citoyens de toute emprise sur la politique économique » « le partage du coût macroéconomique de ses crises par les chômeurs, de leur coût sur les finances publiques par les contribuables ».

Contre les critiques d’un protectionnisme vecteur de guerre, Frédéric Lordon pense a contrario que le protectionnisme obligerait les pays émergents à développer leur marché intérieur et à répondre aux demandes sociales de leurs peuples, par « désincitation à tout miser sur les exportations » : il appelle ainsi au « passage à des régimes de croissance plus autocentrés », qui permettront la hausse et la stabilisation des salaires. Enfin, Lordon définit l’un des enjeux majeurs de la politique contemporaine : « le problème central est celui de la constitution d’entités politique authentiquement souveraines, seules à même d’être dotées de la force capable de s’opposer à la force du capital ». Selon nous, cette entité politique authentiquement souveraine est la nation, quand elle reprendra son pouvoir de battre monnaie et de sécréter de la frontière économique. En tous les cas, le constat de Frédéric Lordon est juste, sa critique des fausses solutions est pertinente ; il est de ces auteurs dont nous pourrions imprimer la carte d’adhérent du rassemblement national proposé par Marine Le Pen.

(1) : Un article que l’on peut compléter par la réflexion magistrale de Jacques Sapir sur le site Russeurope, en 4 parties : « Comment sommes-nous dépossédés de la démocratie », « Légalité, légitimité et les apories de Carl Schmitt », « Légalité, légitimité et l’ordre démocratique », « Ordre démocratique, entre dictature, tyrannie et rébellion légitime ».

(2) : Jean-Claude Michéa parle d’« alternance unique ».

(3) « en procurant aux entreprises une main-d’oeuvre bon marché, le recours à l’immigration permet d’exercer une forte pression à la stabilisation ou à la baisse des salaires » (Maxime Tandonnet, Géopolitique des migrations, p.57).

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