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Réflexion autour de l’ouvrage de J-C. Michéa, Les mystères de la Gauche

Réflexion autour de l’ouvrage de J-C. Michéa, Les mystères de la Gauche

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Tribune libre de Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oise 

Jean-Claude Michéa est un philosophe français, auteur de plusieurs ouvrages dont les plus notables sont La double pensée, L’empire du moindre mal et L’enseignement de l’ignorance. Lecteur d’Orwell et de Marx, socialiste revendiqué (au sens du socialisme originel), il propose une lecture globale du libéralisme, assimilé à un bloc : d’un côté, son versant économique, constitué du libre-échange, du « doux commerce », de la concurrence pure et parfaite et de la rationalité des individus décidant selon leur seul intérêt ; de l’autre, son versant culturel, qui prône le déracinement général, la mobilité, la lutte contre tous les déterminismes et l’individu maître et possesseur intégral de lui-même. Pour Michéa, le libéralisme est en somme une dérégulation générale, abolissant, dans un mouvement parallèle, les régulations économiques (les frontières géographiques) et les régulations morales (les limites posées par la vertu), obstacles à l’extension du règne de l’argent. Les deux versants forment ce que l’on pourrait appeler un illimité libéral-libertaire, où tout se vaut – donc tout se vend. Le « flat world » du Thomas Friedman répond à la métaphysique du « pourquoi pas » bien décrite par Pierre-André Taguieff (1).

Son nouveau livre, sorti ce mois-ci, vient compléter Le complexe d’Orphée, qui témoignait de l’incapacité de la gauche à regarder vers le passé, au nom d’un progrès sans finalité et sans contenu. Il s’intitule Les mystères de la gauche. Michéa cherche à fonder un nouveau projet politique contre la dissociété libérale (2). C’est une nouvelle variation sur le thème du libéralisme, qui ne propose pas, au fond, de concepts inédits, mais qui reformule des pensées développées dans ses ouvrages précédents. Michéa mobilise ainsi des références à Karl Marx, Friedrich Engels (critique vis-à-vis de l’« homme abstrait, sans aucun lien avec le passé, alors que le monde entier repose sur le passé et l’individu aussi » et de « la désagrégation de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière »), et Guy Debord (qui remarque dans nos sociétés la « baisse tendancielle de la valeur d’usage », remplacée par la valeur d’échange « qui finit par mener la guerre pour son propre compte »).

Du côté des références négatives, Michéa épingle sévèrement les penseurs libertariens, qui défendent une conception « purement métaphysique et abstraite de la « liberté » », dont Marx disait qu’elle était celle « de l’homme séparé de l’homme et de la communauté » : sont ainsi visés les auteurs comme Aynd Rand et Milton Friedman (qui reconnaissent tous deux que leur système repose sur le calcul égoïste, fidèles en cela à la formule de Mandeville sur les vices privés qui font le bien public (3), Friedrich Hayek (selon qui « chacun doit être libre de produire, de vendre ou d’acheter tout ce qui est susceptible d’être produit ou vendu »), Murray Rothbard ou le think thank américain Cato Institute.

Michéa nous livre une réflexion sur cette liberté abstraite, qui conduit dans les faits à la négation de toute origine : « Il faut dire que pour les libéraux, il ne peut effectivement exister de processus d’émancipation véritable que sous la seule condition d’une rupture intégrale avec l’ensemble des contraintes et des obligations communautaires traditionnelles auxquelles l’existence de chaque être humain est initialement soumise. […] il va de soi que toutes les formes d’appartenance ou d’identité qui n’ont pas été librement choisies par un sujet – ce qui inclut logiquement, de nos jours, son appartenance sexuelle ou son apparence physique – sont potentiellement oppressives et « discriminantes ». C’est la même la raison pour laquelle aucun libéral authentique […] ne pourra jamais se reconnaître d’autre « partrie » […] que celle désormais constituée par le marché mondial sans frontière. » (pp35-36).

Michéa n’oublie pas la Trilatérale (4), qui cherche à désamorcer toute politique « value-oriented » (fondée sur des valeurs morales ou philosophiques) considérée comme un frein à l’extension du capitalisme mondialisé.

Le système libéral favorise ainsi le passage d’un « cycle de l’endettement symbolique réciproque », fait de lien communautaire, de don et de contre-don, à un endettement à l’égard des marchés ; tout ce qui échappait à la mesure du PIB devient une variable économique de plus, et le rapport entre semblables au sein d’une même communauté d’appartenance devient le rapport d’un client à son fournisseur. Les individus ne sont plus tenus de vivre dans une structure commune fondée sur des valeurs bien définies – mieux, on les exhorte même à « faire table rase de leur encombrant passé » (5), et à pratiquer la transgression perpétuelle. Ils sont appelés à être mobilisables à l’infini pour les besoins du marché, tout attachement au sol étant suspect d’archaïsme, voire de pétainisme… Ce raisonnement se retrouve chez les défenseurs de l’immigration, qui prétendent que les immigrés investissent et dépensent leur argent en France – donnée déjà contestable en elle-même – sans imaginer les difficultés de coexistence culturelle avec les peuples autochtones. L’individu est résumé à son statut de consommateur et soumis à « la fonction la plus foncièrement enracinée au cœur de l’idéologie libre-échangiste : la mobilité » (6) ; la frontière devient un « obstacle à la compétitivité internationale des entreprises et à la mobilité corrélative de la main-d’oeuvre planétaire ».

Pour contrer l’offensive libérale, Michéa réhabilite la notion de communauté, réunie autour de la « common decency » de Georges Orwell, c’est-à-dire d’un corpus de valeurs comme l’autorité, le respect des anciens et de la patrie, les relations d’entraide et d’égalité, les limites imposées par la décence et la proximité avec la terre, la transmission des savoirs à l’école.

Il évoque « les liens qui libèrent », ces attachements communautaires et moraux qui obligent l’homme en même temps qu’ils l’élèvent, et la nécessité de pôles d’activité productive aussi auto-centrés que possible, via le protectionnisme. Il appelle à rompre avec « la revendication de ce qui est dû inconditionnellement à chacun », qui conduit à la prédation généralisée et à la lutte de tous contre tous. Comme avertissait déjà Charles Péguy, « la révolution sera morale ou ne sera pas » ; dans ces conditions, le discours politique apparaît comme l’une des solutions du changement de paradigme, pourvu que notre voix porte. Ce sont les têtes qu’il faut décoloniser. Dans cet esprit, le livre de Michéa nous paraît une synthèse intelligente.

(1) « On comprend aisément qu’une société régie par des normes (normes négatives, antinormes) telles que « rejet de toute autorité, égalité totale de tous, changement perpétuel, absence de limites » ne puisse garantir à ses citoyens un ordre stable ni assurer la concorde intérieure. Lorsque l’ouverture est sans limites, la métaphysique sommaire du « pourquoi pas ? » s’impose à chaque instant, plus de « tabous », point d’interdits » (Pierre-André Taguieff, La république enlisée, p.74).

(2) Le terme de Jacques Généreux.

(3) La fable des abeilles.

(4) Selon la définition donnée par Wikipédia, la Commission Trilatérale « est une organisation privée qui fut créée en 1973 à l’initiative des principaux dirigeants du groupe Bilderberg et du Council on Foreign Relations, parmi lesquels D. Rockefeller, H. Kissinger et Z. Brzezinsi. […] À l’instar du groupe Bilderberg, il s’agit d’un groupe partisan de la doctrine mondialiste, auquel certains attribuent, au moins en partie, l’orchestration de la mondialisation économique ».

(5) Ce passage répond en écho à cette phrase de Jean-Pierre Le Goff : « Pour paraphraser à la fois Trotski et Mao Tsé-toung, on pourrait dire que la révolution prônée par le management est à la fois permanente, mondiale et culturelle » (La gauche à l’épreuve, p204).

(6) Comme l’a noté lumineusement Maxime Tandonnet, « Le « sans frontiérisme » naît de l’alliance paradoxale de deux courants idéologiques traditionnellement opposés : libertaire, inspiré de mai soixante-huit – il est interdit d’interdire – et capitaliste ultra-libéral. Pour le premier, la libre circulation par-delà les frontières relève de la liberté individuelle et d’un droit de l’homme auquel rien ne doit faire obstacle. Pour le second, on y reviendra, toute politique publique visant à réglementer ou à la limiter l’embauche par les entreprises à l’étranger est un archaïsme absurde sur le plan économique. Cette collusion entre deux extrémismes, de gauche et de droite, fut naguère qualifiée par Jean-Pierre Chevènement de « libérale-libertaire » » (Géopolitique des migrations, p.44).

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