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Réflexion sur la note « Où en est le vote ouvrier ? » de la Fondation Jaurès.

Réflexion sur la note « Où en est le vote ouvrier ? » de la Fondation Jaurès.

ouvriers

Par Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oise

La campagne présidentielle de 2012 s’est achevée il y a environ 10 mois. Elle doit cependant continuer de nourrir notre réflexion, en particulier parce qu’elle permet de capter des tendances lourdes, amenées à s’accentuer. C’est la plus grande mobilisation politique du pays, et nous sommes loin d’en avoir épuisé tout le sens, qu’il soit sociologique, économique ou géographique. Cette campagne est apparue sous le ligne de la reconquête des ouvriers, structurée par des thèmes forts comme la politique industrielle ou le protectionnisme. Elle marque le recul de Nicolas Sarkozy, qui avait su convaincre une frange de l’électorat ouvrier en 2007, l’échec de Jean-Luc Mélenchon, malgré une mystique ouvrière largement surévaluée, et une mobilisation plus forte en faveur de François Hollande et de Marine Le Pen (celle-ci arrive en tête chez les ouvriers, en emportant 28 à 35% selon les études). L’autre grand « parti » ouvrier a été l’abstention, à 30%. Une note de la Fondation Jean Jaurès, rédigée par Jean-Philippe Huelin, fait un bilan du vote ouvrier, en revenant sur les mutations idéologiques et la localisation du monde ouvrier en France.

Après une domination sans partage de la gauche, à partir des années 70 (plus de 70% des ouvriers votaient pour des partis de gauche), l’auteur constate un progressif désalignement, qui commence dès le « tournant de la rigueur » de 1983. En 2002, la préférence pour la gauche disparaît des votes ouvriers. Plusieurs tendances expliquent ce phénomène.

Il faut d’abord noter un relatif déclin de l’industrie, qui conduit à la baisse du nombre d’ouvriers (en 1962, 7,4 millions d’ouvriers, soit 39% de l’emploi ; en 2012, 6 millions, soit ¼ de l’emploi). On constate le développement des « ouvriers de service » et la fin des collectifs de travail, avec l’éclatement des grandes structures (de 54,4%, la part des établissements industriels de plus de 200 salariés est passée à 39,7%). Ces petites structures, souvent sous le contrôle de grands ensembles insérés dans l’économie mondiale, et la baisse de la syndicalisation ont dispersé les solidarités ouvrières. Ces effets conjugués ont conduit progressivement à l’invisibilité sociale et à la relégation médiatique du milieu ouvrier.

Enfin, les ouvriers se définissent majoritairement par leur appartenance à la classe moyenne, « véritable classe de l’après-conscientisation de classe » (p.50). J-P. Huelin constate ainsi une « déconscientisation ouvrière », plus forte encore dans les générations récentes. Cette « génération de la crise » (p.5) n’accorde plus d’avantage à la gauche.

Entre temps, le processus de désaffiliation politique a été renforcé par l’effondrement du Parti communiste français, et les orientations libérales du Parti socialiste et du RPR. Patrick Buisson peut dire, à la fin des années 80, que « les électeurs du FN sont pour l’essentiel d’anciens électeurs du RPR déçus par le recentrage et l’évolution pro-européenne de Chirac, pour le reste d’anciens communistes nostalgiques du temps où le PC était conservateur, autoritaire et nationaliste ». C’est une analyse valable pour le vote ouvrier en faveur du Front national, qui commence à prendre une véritable ampleur dans les années 90 (présidentielle de 1995 notamment). Jean-Philippe Huelin note également qu’une part non négligeable du monde ouvrier est catholique et conservateur (notamment en Lorraine, en Alsace ou en Savoie…).

De fait, le clivage gauche-droit apparaît chez les ouvriers plus volatile encore que dans le reste de la population, et le positionnement ni gauche ni droite progresse. Les ouvriers sont attentifs avant tout aux décisions socio-économiques et sociétales impactant leur quotidien, moins concernés par les grandes orientations politiques, et indifférents au réformisme sociétal qui ne les atteint pas directement (une indifférence que l’on a pu voir sur le mariage gay (1)).

Ces mutations ont conduit à une séparation entre la gauche et le monde ouvrier. En mai 2011, prenant acte de cette fracture, le think thank Terra Nova produit une note sur la majorité qui conduira le PS au pouvoir. Bruno Jeanbart et Olivier Ferrand y prônent le lâchage du vote ouvrier, pour constituer une « coalition sociale de remplacement [qui] n’a plus rien d’un front de classe » (p.6) à partir de minorités ethniques, de diplômés ou d’urbains. Pour Jean-Philippe Huelin, cette note consacre « trente ans de prolophobie larvée » (p.6). Il note que Marine Le Pen est la seule à prendre en compte une « demande de protection à tous les niveaux » (p.10) dans le monde ouvrier. « Son discours sur la sécurité, sur la sortie de l’euro, sur la mondialisation, est approuvé en avril 2012 par 76% des ouvriers contre 60% des Français » (p.10). L’électorat ouvrier est d’ailleurs resté le plus fidèle à Jean-Marie Le Pen lors de la captation électorale opérée par Nicolas Sarkozy en 2007.

Après avoir décrit les phénomènes de désaffiliation syndicale et idéologique à l’oeuvre dans la classe ouvrière, Jean-Philippe Huelin se penche sur la nouvelle configuration sociale des territoires. La mondialisation a fracturé la France : d’un côté, « un archipel métropolitain » « branché sur les grandes airs métropolitaines au rayonnement européen ou mondial » (p.10), de l’autre « un arrière-pays délaissé devenu terre de relégation pour populations inutiles au turbo-capitalisme2 ». La dimension spatiale du vote ouvrier est devenue fondamentale dans l’analyse sociologique et la compréhension des mentalités. Autrefois au cœur des métropoles, les ouvriers ont été progressivement évincés par deux processus conjoints, l’immigration et la gentrification. L’augmentation du prix d’un foncier raréfié, sous la pression des classes supérieures investissant les centres-villes et de la financiarisation, et la mise en minorité culturelle liée aux flux migratoires ont conduit les ouvriers au départ (3). Si la fracture territoriale a été évitée par des transferts financiers publics, Laurent Davezies craint que le sevrage de la dépense publique ne conduise à un fossé plus important entre la France des centres-villes et la France périphérique (4).

Jean-Philippe Huelin identifie trois grandes zones de présence ouvrière : la partie centrale de l’Ouest de la France (Sarthe, Orne, Mayenne), le Nord (Pas-de-Calais, Somme, Aisne) et l’Est. Il note que le Front national progresse le plus dans ces zones depuis 1995, notamment dans le « grand péri-urbain » (de 30 à 50km du centre de l’agglomération). Même si des différences de mentalités subsistent selon la géographie générale du pays (les ouvriers de l’Est, plus touchés par l’immigration et les départs d’usine, sont plus en demande de fermeté et d’autorité que ceux de l’Ouest), ces zones périurbaines et rurales adhèrent à l’offre politique de Marine Le Pen : « discours sur l’insécurité renforcé, virage social, défense du service public et des fonctionnaires et attention particulière à la hausse du prix des carburants » (p.12). Il note une accentuation du FN dans l’espace périurbain et sa progression dans les zones rurales. Il constate que la carte électorale de Jean-Mélenchon est celle « de la France du Sud intérieur » (nous ajoutons : des banlieues à forte proportion d’immigrés), qui ne coïncide pas avec celle du monde ouvrier. Le candidat du Front de gauche a péché par un discours « dénué d’encrage dans la vie quotidienne du monde ouvrier où la concurrence avec une main-d’oeuvre immigrée et bon marché demeure une réalité » (p.13).

En conclusion, Jean-Philippe Huelin constate qu’il n’existe plus réellement de « vote ouvrier » mais un « vote des ouvriers », proche socialement des employés (7,5 millions, 28% des actifs). Ces classes populaires représentent plus de la moitié de la population active et retraitée. C’est un prolétariat devenu « un embarras pour la gauche social-démocrate et une nostalgie pour la gauche de la gauche » (p.13). Au-delà de la question sociale, il remarque une importance des valeurs communes et de l’identité, qui structurent l’imaginaire collectif. Ce que Stéphane Rozès avait bien saisi, dans un séminaire de la fondation Res Publica , quand il analysait la réussite de Nicolas Sarkozy en 2007 : « Comment se fait-il que, dans un pays qui s’écartèle en termes d’inégalités spatiales et sociales, les individus recourent, non pas à la « dispute sociale », mais au retour de valeurs comme la République et la Nation qui sont des valeurs du « commun » ? […] C’est cette articulation entre la dimension temporelle, au travers de la distinction et de la sécurisation morales que [N. Sarkozy] offre aux catégories populaires désaffiliées, et la dimension spirituelle dans un propos de communion en forme de récit national, […] qui lui permet de faire un score historique. »

(1) : « Les classes populaires peuvent ainsi être très critiques sur des choix économiques et sociétaux qui bouleversent leur réalité quotidienne (mondialisation, immigration, multiculturalisme) tout en cultivant bienveillance ou indifférence sur la question du mariage homosexuel. » Christophe Guilluy : Hollande n’a pas été élu sur le mariage gay !, Entretien avec l’auteur de Fractures françaises, Causeur n°56.

(2) : Le terme est d’Edward N. Luttwak.

(3) : Pour l’analyse de cette nouvelle géographie sociale, nous renvoyons aux deux ouvrages majeurs de Christophe Guilluy, L’atlas des nouvelles fractures sociales en France (2006) et Fractures françaises (2010).

(4) : Laurent Davezies, La crise qui vient : la nouvelle fracture territoriale (2012).

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