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« L’humanité unisexe » : Vers la société de l’indistinction

« L’humanité unisexe » : Vers la société de l’indistinction

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Par Donatien Véret, Secrétaire départemental du FNJ – Val-d’Oise

Jacques Attali, l’homme nomade pour qui « les pays sont des hôtels », représente parfaitement ce que le sociologue américain Christopher Lasch avait appelé « les nouvelles élites du capitalisme avancé », qui ne se sentent « chez elles qu’en transit » (1). Le prophète des cénacles transnationaux a récemment proclamé l’avènement de l’humanité « unisexe » : à travers la disparition de l’altérité sexuelle, et de sa complémentarité structurante, Jacques Attali voit la naissance de la liberté et de l’égalité réelles, non d’ailleurs sans en percevoir les risques. Ainsi disparaitraient les déterminismes naturels réservant la procréation à ces quelques privilégiés que sont les hétérosexuels et adviendrait la nouvelle ère de l’homme incréé, né de l’absence de relation physique, malléable à souhait. Une véritable prophétie néo-eugéniste et technicienne. « La convergence de ces trois tendances est claire : nous allons inexorablement vers une humanité unisexe, sinon qu’une moitié aura des ovocytes et l’autre des spermatozoïdes, qu’ils mettront en commun pour faire naitre des enfants, seul ou à plusieurs, sans relation physique, et sans même que nul ne les porte. Sans même que nul ne les conçoive si on se laisse aller au vertige du clonage. »

Après la fin de l’histoire (Fukuyama), la fin du travail (Rivkin), la fin des nations (Rocard), la fin de la « société hétéronormée » (« le mariage pour tous »), notre société en mouvement perpétuel ira-t-elle vers l’humanité hors-sol et la dilution des altérités fondamentales ? Outre le propos d’Attali, le débat sur le « mariage gay », qui dépasse l’implication des Églises, s’inscrit dans cette réflexion.

Autrefois, l’homosexualité était revendiquée comme une antinorme et l’on moquait la normalité plate du mode de vie le plus répandu dans la société. Mais l’apologie de la transgression quotidienne – qui met le désir en mouvement, et stimule in fine la consommation – en vient à abolir son objet même, au nom du refus d’un ordre normatif extérieur aux individus. Dans le discours libéral, il s’agit de la fameuse « neutralité axiologique », qui prive l’État de dispenser une morale et qui trouve son accomplissement dans les formules limpides d’un Milton Friedman : « L’usage généralisé du marché réduit la tension à laquelle est soumis le tissu social, car il ôte à la conformité son caractère nécessaire quant aux activités, quelles qu’elles soient, qui relèvent du marché. Plus large est le champ des activités que couvre ce dernier, moins nombreuses sont les questions sur lesquelles il est nécessaire d’obtenir des décisions politiques et donc, de parvenir à un accord. » (2). De manière simple, Pierre Rosanvallon constate que : « L’idée de marché accomplit de la sorte un certain idéal d’autonomie des individus en dépersonnalisant le rapport social. Le marché figure l’archétype d’un système d’organisation anti-hiérarchique, d’un mode de prise de décision dans lequel aucune intention n’intervient » (3). À travers le mariage « pour tous » (l’intitulé lui-même laisse présager de nouvelles ouvertures), l’on retire à l’État sa capacité à produire de la norme et de l’injonction morales – sa capacité de juger ce qui est souhaitable – pour laisser la société civile se façonner elle-même. La député Chantal Jouanno ne dit pas moins quand elle affirme dans le Nouvel observateur : « étant libérale, je pense que l’Etat n’a pas à s’immiscer dans la vie privée des gens ».

Bruno Azerot et Lionel Jospin répondent pourtant, avec justesse, que le mariage n’est pas une affaire privée, simplement liée à l’orientation sexuelle. C’est une institution séculaire, l’édifice délicat que laquelle la société se définit et se perpétue, et qui indique la structuration de l’humanité autour de la polarité homme-femme. Au-delà de l’amour, le mariage protège la filiation et la transmission patrimoniale. Il est un symbole de cette altérité que la loi présente abolit, au nom de la théorie du genre et de l’indifférenciation. Un paradoxe que relève Xavier Lacroix, quand il déclare : « Les revendications actuelles sont effectivement paradoxales, puisqu’elles demandent à entrer dans un modèle en même temps qu’à le modifier substantiellement, en remettant en cause l’un des piliers du mariage, la différence des sexes » (4).

Double mouvement énigmatique de fragmentation des identités, réduites à autant de marchés captifs (captifs du clientélisme politique, captifs des publicitaires), et d’uniformisation de la pensée ; un double mouvement d’atomisation des individus et de tribalisation de la France ; le fantasme libertarien de l’autonomisation absolue des individus et de l’autorégulation générale des marchés ; voici désormais le rôle du politique, anéanti par sa conformité procédurale au droit et au marché (le meilleur exemple de cette soumission simultanée : une Europe totalement ouverte, en pilotage automatique par les traités internationaux, la Cour de justice européenne et les marchés financiers). Exit les grandes luttes sociales, impossibles dans un monde fluidifié par le libre-échange, où le capital est volatil, et le travail trop pesant… Place à la lutte contre les distinctions de la norme, devenues d’insupportables discriminations « d’État », selon Christiane Taubira. À l’heure où François Bourguignon perçoit la montée des inégalités au sein des nations, qui menace la cohésion sociale aussi bien que l’efficacité économique (5), le gouvernement semble impuissant à faire autre chose que du réformisme des mœurs.

Le Parti sociétaliste et les autres « modernes » habillent cette impuissance de courage et de remise en cause de « l’ordre moral », obscurément lié au poids des héritages et des traditions : c’est pour mieux masquer l’avancée conjointe et continue de nouveaux droits et de nouveaux marchés (le paiement des mères porteuses et le « droit à l’enfant » en étant une illustration récente)… Nous ne rappellerons pas ici les propos de Pierre Bergé sur la location des bras et la location des ventres (6). Nous n’évoquerons pas les remboursements éventuels d’avortements lorsque le bébé « programmé » via mère porteuse ne correspond pas au « cahier des charges » du couple commanditaire, ou cette femme, déjà mère d’enfants qui la voient enceinte sans comprendre qu’elle n’attend ni frère ni sœur, ou celle-ci, qui met aux enchères sa capacité reproductive… « La location du corps humain est rarement généreuse, elle est financée et institue un commerce du corps dans la loi du marché » (7), affirme gravement le professeur René Frydman. Quand la Ministre de la Famille Dominique Bertinotti déclare, le 29 janvier 2013 : « Il n’y a pas de modèle familial… Chacun invente le sien, chacun doit choisir », on croirait lire une réclame pour le nouveau McFlurry (et les multiples combinaisons permises par les nouveaux parfums), un éloge du capitalisme immatériel qui consacre la fluidité des parcours, la mobilité pour seul horizon et la puissance individualiste du choix de tout. Le PS est en guerre ouverte contre les impondérables qui structurent l’imaginaire des individus et leur offrent la stabilité nécessaire à une vie épanouie, à grands coups d’arguments « forts » (« il y a des hétérosexuels violents, alcooliques, dépressifs »… comme si les homosexuels devenaient cette humanité nouvelle et parfaite, indifférente aux accidents de la vie).

Michéa rappelle que Marx avait parfaitement saisi cette logique inhérente au libéralisme : « … [il] avait vu, avec raison, que le développement du système capitaliste impliquait nécessairement que « tous les rapports sociaux figés et couverts de rouille, avec leur cortège d’idées antiques et vénérables se dissolvent ; [que] ceux qui remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier ; [que] tout ce qui avait solidité et permanence s’en aille en fumée et que tout ce qui était sacré soit profané » » (8). Il est étonnant de voir un ancien parti en lutte contre les dérives de l’économie de marché se rallier à l’illimité libéral-libertaire, dont la logique est auto-motrice : où « l’ouverture est sans limites, la métaphysique sommaire du « Pourquoi pas ? » s’impose à chaque instant : plus de « tabous », point d’interdits. » (9). Car en détruisant ce que Jules Ferry appellait « la vieille morale de nos pères », on laisse le champ libre au règne du relatif et du consommable : des individus empêchés par des repères (famille, religion, patrie, fidélité) sont moins disponibles aux sommations du marché. Même l’État devient, dans ce relativisme, un « outil soumis à l’autoritarisme clandestin de la société civile et des impératifs économiques » (10).

Aujourd’hui, la lutte contre la normalisation des déviances, dans laquelle l’opposition au mariage gay s’inscrit, est un combat plus général contre la société de l’indistinction, qui blesse ces classes populaires frappées de plein fouet par un laisser-faire économique et moral. C’est une lutte contre la « société de marché comme lieu de l’extinction du politique » (11), contre cette nouvelle colonisation des mœurs et des imaginaires par l’économique et la rhétorique des droits infinis, contre la mobilisation perpétuelle de la société en butte à son effraction morale permanente, contre « l’impérialisme de l’individu-roi » (12) et la « tyrannie des minorités actives » (13). C’est une lutte pour l’intégrité républicaine et pour que le politique, cessant de se conformer au fait accompli de la société civile, reprenne l’initiative du pouvoir.

 

 

(1) Christopher Lasch, La révolte des élites

(2) Milton Friedman, Capitalisme et liberté, p. 68

(3) Pierre Rosanvallon, « Le marché et les trois utopies libérales », in Le capitalisme utopique

(4) « Les controverses du « mariage gay » », in Esprit, Refaire les humanités, décembre 2012

(5) François Bourguignon, La mondialisation de l’inégalité

(6) Cependant, nous conseillons, sur le sujet des mères porteuses et de la marchandisation du corps de la femme, le livre de Sylviane Agacinski, Corps en miettes.

(7) René Frydman, « Une « location » contestable », in Hommes et Libertés, juillet-septembre 2009

(8) Jean-Claude Michéa, La double pensée, p18

(9) Pierre-André Taguieff, La République enlisée, p74

(10) Georges Burdeau, L’État

(11) « Le marché et les trois utopies libérales » in Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique

(12) Jean-Claude Guillebaud

(13) Raymond Boudon

 

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