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Déconstruire le cosmopolitisme

Déconstruire le cosmopolitisme

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Tribune libre de Nicolas Reynès, secrétaire départemental FNJ du Nord-Flandre.

La politique est à définir comme une volonté d’agir sur le monde qui dépasse l’individu particulier en engageant la collectivité dans un destin commun. En philosophie politique, le cosmopolitisme désigne un idéal d’unification mondiale des institutions humaines. Il s’agit d’une proposition pour une universalisation de la politique afin qu’elle s’applique uniformément pour tout individu dans le monde, quelque soient les déterminations particulières que lui ont donné sa naissance et son environnement. Si la politique se comprend comme la gestion d’une collectivité, nous pourrions dire une Cité, le cosmopolitisme, parce qu’il a une perspective universelle, a pour ambition d’instituer une Cité à l’échelle mondiale. Cette pensée d’une extension maximale de la politique, devenant commune à chaque homme (car rassemblés sous les mêmes lois), devrait assurer la paix entre les peuples car le règne d’une constitution commune serait le moyen d’abolir les motifs de conflit entre États particuliers. C’est le souhait kantien d’une Société des Nations, qui de par sa nature, mettrait un terme définitif aux inimitiés, pour aboutir non pas à une paix provisoire, mais à une paix perpétuelle.

Mais pour qu’une telle paix existe, il faudrait que la concorde se réalise dans la communauté politique, non pas à l’échelle d’un petit groupe d’individus, pas même d’une nation toute entière réunie dans un État, mais entre tous les peuples, de manière « omnilatérale ». Là est le problème, on imagine aisément qu’une société pacifique se manifeste dans le petit groupe d’une famille mais elle est déjà plus difficile à contracter au sien d’une cité. Que penser alors de la concorde d’une multiplicité de cités différentes ? Aristote a identifié dans le sentiment de l’amitié ce qui permet la concorde entre les membres d’une cité, une amitié posant l’égalité entre des individus qui se reconnaissent une mutuelle confiance et valeur. Mais ce lien, tel un encouragement christique, peut-il être étendu à l’universel ? Car en effet, ne sont frères que ceux qui ont le même père. A-t-on alors des obligations envers celui qui vient d’une autre patrie et avec qui l’on n’entretient aucune relation, aucun rapport ni, peut-être, ressemblance ?

Pourquoi Kant veut-il la Société des Nations ? Elle est l’occasion d’un dépassement des nations, remplacées par une gouvernance mondiale, avec l’idée qu’une telle institution, éclairée par les lumières de la raison permettra de régler les différends dans la paix au lieu de sombrer dans la guerre. Ce projet n’est pas récent et trouve sans doute une lointaine formulation dans la République de Platon qui propose l’institution d’une nouvelle constitution permettant le règne de la justice. La constitution cosmopolitique, parce qu’universellement applicable, serait le meilleur moyen, en normalisant le droit partout dans le monde, de gommer les différences entres les peuples et leurs traditions, pour transcender l’humanité.

Kant, libéral politique, est un penseur de la société civile. Il reconnaît en cela une grande valeur aux droits issus de l’habeas corpus anglais, c’est-à-dire de reconnaître les droits subjectifs de l’individu. Ce droit subjectif est la prise de conscience que ma volonté n’est pas celle des autres mais mon intérêt propre qu’il m’appartient de défendre et faire prospérer. Le développement des droits civils, les échanges, surtout le commerce, vont élargir l’horizon monde avec tant d’ampleur qu’ils en rendraient les États obsolètes. En effet pour la société civile, qu’il convient de définir comme la société de l’échange, l’État s’avère être un frein aux échanges, par ses réglementations arbitraires, son exercice coercitif, son pouvoir à modifier les contrats. Les Lumières, dont Kant fait partie, défendent eux l’État de droit, c’est à dire l’État dont la finalité est la défense des libertés individuelles. L’état de droit se traduit par une limitation du pouvoir de l’État qui ne doit pas s’investir dans les affaires privées des individus mais permettre au contraire leur pleine réalisation. Dans ce modèle, la société civile devient la normalité et l’État l’exception, réduit à ses compétences régaliennes, ce qui cadenasse ses possibilités d’actions. Mais l’État de droit, parce qu’il est le lieu privilégié de la société des échanges économiques, est aux mains de la bourgeoisie qui trouve en lui un excellent instrument pour la satisfaction des intérêts particuliers. Le piège cosmopolite est que, sous couvert d’universalisme, c’est en fait la volonté du puissant qui s’étend à tous. Un État cosmopolite abolit la guerre entre États mais déplace le problème en remplaçant ces conflits par des guerres civiles. Car en effet, l’État universel n’échappe pas lui non plus à la désignation de son ennemi, en l’occurrence, celui qui ne le respecte pas. Il n’échappe dès lors pas à la guerre.

Le cosmopolitisme, d’un point de vue idéaliste, est une grandiose ambition inspirée des plus bonnes intentions, mais sa traduction dans le réel, loin de faire émerger une égalité des citoyens, est l’occasion de la domination de l’État le plus fort, impérialiste, qui impose sa volonté par l’universalisation de son modèle. L’histoire est à bien regarder une succession d’empires qui se sont bâtis sur les ruines des anciens, démontrant que l’hégémonie est à l’œuvre dans tout projet d’universalisation politique. L’histoire plus encore renseigne sur le fait que les empires sont mortels et que les mondialisations successives ont échoué à se perpétuer, car si le savoir se transmet, la volonté elle, ne s’hérite pas, et seuls résistent à l’épreuve du temps ceux qui ont la volonté de vivre. Ou tout simplement parce qu’il est vain de souhaiter la victoire de l’uniformité sur le divers, parce que l’on n’échappe pas à sa singularité historique. Les conflits sont, pour le meilleur et pour le pire, l’expression de la diversité du monde. Carl Schmitt, avait opposé à la Société des Nations kantienne le Concert des Nations, où, s’il faut régler les conflits conformément aux droits de la guerre, qu’il en soit ainsi, car il s’agit du seul moyen de préserver la liberté et la singularité des peuples et les peuples à bien y regarder, ne persévèrent dans l’histoire que parce qu’ils ont la volonté de vivre.

La société des hommes de bonne volonté de Kant, réglée par la loi morale et l’impératif catégorique, se heurte au caractère conflictuel de l’homme dans son essence même. L’abolition et l’absorption des États dans une perspective cosmopolite ne règle aucun des problèmes liés à la nature humaine. La volonté de dominer s’exprime par exemple dans l’économie qui est devenue dans le monde moderne le cœur du pouvoir. Le pouvoir s’est au fond échappé du politique pour rejoindre l’économique par le cheval de Troie du libéralisme. La guerre moderne se caractérise en ce sens par l’affrontement entre des systèmes économiques rivaux dont les États ne sont plus que des moyens.

Mais l’État justement doit être le contraire d’un moyen. Il est la fin de l’intérêt particulier et même la condition sine qua non de son existence. Son absence dans le champ politique ne peut être synonyme que de désordre.

L’homme n’échappe pas à la lutte. Même s’il n’y avait plus qu’un seul État pour le monde entier, ce ne serait pas pour cela que les hommes cesseraient de s’affronter, car la vie est conflit et la politique n’est pas autre chose que la confrontation des volontés. Vouloir universaliser l’humanité en la rassemblant sous les mêmes concepts n’est pas raisonnable et les défenseurs d’une telle idée sont fous… mais fous non pas au sens où ils seraient dénués de raison mais dans le sens où ils n’auraient justement plus qu’elle pour parler du monde réel et faire entrer celui ci dans leurs catégories.

Tous les empires, aussi grandioses soient-ils, ne sont pas éternels. Alexandre, le temps d’une décennie, avait conquis l’ensemble du monde connu par les Grecs, s’aventurant plus loin que jamais personne ne l’avait osé, avant que son empire ne soit partagé entre ses généraux. Rome en un millénaire est passé d’un petit village de fermiers sur les bords du Tibre à l’Empire qui a soumis la Méditerranée et l’Europe continentale, avant d’éclater sous la pression des invasions barbares et de sa propre décadence. Charlemagne a ressuscité un Empire d’Occident mais pour si peu de temps. Gengis Khan, parti des steppes gelées de Mongolie, a établi un empire qui à son apogée s’étendait sur toute l’Asie, de la Corée à l’Inde en passant par la Chine, ayant ravagé le Moyen-Orient, l’Europe de l’Est, jusqu’à s’arrêter aux portes de Vienne. Napoléon, cette âme du monde, en quinze ans de règne a vu naître et mourir une Europe à l’heure française qu’il avait unifiée par la poudre et le mariage. Quand le Traité de Versailles défait l’Empire Austro-hongrois, il explose en presque autant de nations qu’il ne recouvrait d’ethnies.

Nous voyons que les empires sont par nature cosmopolites, puisqu’ils cherchent à unifier sous eux une multiplicité d’identités distinctes et à les faire disparaître dans l’uniformité. Toute organisation allant en se dégradant avec le temps, elle ne peut indéfiniment conserver son empire sur les choses :

– L’Église catholique à la Renaissance disposait d’un empire sur les consciences européennes mais quand survint la Réforme, elle désigna immédiatement un ennemi qu’on nomma hérétique, pour aboutir à une guerre de religion, au nom, toujours, de l’unité.

– L’Union Soviétique, plus vaste empire de l’humanité, voulait abolir classes et privilèges entre ses citoyens, frontières et identités entre ses républiques. Elle fut l’exemple parfait de la lutte d’influence au sein d’un appareil technocratique, elle fut le démenti cinglant à l’acculturation des peuples au profit d’une identité universelle. Elle s’est même effondrée toute seule sans qu’on l’ait attaquée.

Même s’il y a de l’Un en l’homme, l’homme n’est pas Un mais divers, de sorte qu’on ne peut empêcher l’expression des particularismes et surement pas réduire tout homme à une constitution politique identique car celle ci serait en opposition avec les habitudes et les traditions des peuples. Ce désir d’uniformisation, cette passion dévorante de l’Un, se retrouve dans toutes les entreprises totalitaires qui ont voulu créer une société complètement nouvelle, du bolchevisme au national-socialisme, bien que substantiellement différents. Par ailleurs, à bien y réfléchir, le seul homme absolument égal à un autre homme ne pourrait être que cet homme lui-même face à un miroir, dans la mesure où tout ce qui vit tendra à se démaquer en empruntant son propre chemin.

Reprenant la typologie de Julien Freund, on peut identifier trois possibilités et trois possibilités seulement d’ordre au niveau mondial :

– Soit un État mondial, impérialiste, totalitaire et soumis à l’inimité intérieure.

– Soit deux blocs rivaux, à l’image de ce que fut la guerre froide, symétriquement opposés.

– Soit une multitude d’États (au moins trois) qui coexistent, règlent leurs différends et perdurent selon les circonstances de l’histoire.

Cette dernière possibilité est préférable aux précédentes. Préférable à la première afin de garantir la perpétuation de la diversité du monde, préférable à la deuxième afin d’éviter la lutte pour l’anéantissement. A bien des égards, il est plus raisonnable de souhaiter pour l’homme la multiplicité des États qui se gouvernent selon leurs principes propres que de souhaiter l’imposition d’une république kantienne universelle dont les louables intentions s’accordent mal avec la rude réalité du monde humain, qui ne saurait se faire gouverner par la morale, lui qui n’a depuis toujours fait qu’obéir aux rapports de forces. Loin d’être une sentence pessimiste, cette conclusion sur la nature du politique, qui se nourrit d’actions et non de réflexions, permet d’envisager sous un jour réaliste les conflits humains, qui ne sont pas des accidents évitables mais une expression authentique des ressorts du vivant. Car c’est dans l’inimitié, par le glaive ou le discours, que s’exprime la vie.

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